Les Adieux d’une étoile

On les reconnait de loin, ces spectateurs, le poster d’Isabelle Ciaravola sous le bras, le visage encore empreint d’émotions, l’éphémère souvenir d’une soirée fabuleuse illuminant leurs yeux, et l’esprit toujours sous le plafond du Palais Garnier admirant pour la dernière fois la grâce et la beauté de l’étoile de l’Opéra de Paris.

opéra paris

C’était le 28 février. Sous un brouhaha d’applaudissements et de bravos, après Agnès Letestu, et bientôt Nicolas le Riche dans une soirée spéciale et Aurélie Dupont l’an prochain à l’issue de la représentation de L’Histoire de Manon, Isabelle Ciaravola quitta la scène dans le rôle de Tatiana, le ballet de John Cranko sur la musique de Tchaïkovski, Onéguine.

« C’est très sentimental pour moi de redanser Tatiana. […]. Je suis une des rares de faire mes adieux dans le ballet dans lequel j’ai été nommé. En général, les gens sont nommés beaucoup plus tôt que moi ». Isabelle Ciaravola a en effet mis du temps à gravir les échelons, notamment à cause du tract handicapant, l’empêchant de se libérer totalement : onze concours, treize difficiles années dans le corps de ballet dont sept entre coryphée et sujet, avec de nombreuses de déceptions, soit dix-neuf ans de travail acharné pour accéder au rang d’étoile en 2009 lors de l’entrée au répertoire d’Onéguine. L’attente fut longue avant d’attendre le statut suprême, sous lequel elle dansa pendant cinq ans sur la scène de l’Opéra de Paris, entre 2009 et aujourd’hui, de Onéguine à Onéguine, en passant par La Dame aux Camélias, La Bayadère, Giselle, Romeo et Juliette, L’histoire de Manon, la 3ème symphonie de Gustav Mahler, Joyaux…

Elle retrouve son partenaire de toujours, Hervé Moreau dans un drame romantique. Une jeune fille, Tatiana, d’abord ingénue, naïve, rêveuse,  tombant amoureuse d’un dandy vaniteux, Onéguine, qui la rejette. Mais à la fin de l’acte II, lorsqu’il tue en duel le futur mari de son amie Olga, Lenski, Tatiana se redresse lentement et, au fur et à mesure qu’elle remonte vers lui, des pieds jusqu’au regard, elle mûrit et prend dix ans, devenant une femme. Avant même que les années qui les séparent entre cet acte et l’acte III ne s’écoulent, elle voit déjà Onéguine différemment, et le méprise pour ne pas le haïr. La chorégraphie de John Cranko, très aérienne, avec beaucoup de porters et d’acrobaties, de magnifiques pas de trois, accompagne ce drame, mais sans le danser. Les danseurs doivent amplifier les émotions, les regards et les mouvements pour que les spectateurs des premiers sièges du parterre jusqu’au dernier rang de l’amphithéâtre puissent ressentir l’histoire. Vivre ce qu’a vécu le personnage, l’incarner. Le plus dur pour Isabelle Ciaravola a été de retrouver les mêmes sensations qu’il y a cinq ans, et ce malgré les difficultés physiques, l’usure du corps, l’acceptation difficile du vieillissement, les moments de colère contre une colonne vertébrale qui désobéit. Elle qui n’a jamais été une technicienne, mais plutôt une comédienne amoureuse de la tragédie, incarnant ses rôles, les a connu, des genoux fatigués jusqu’au dos épuisé. C’est ce qui l’a retardé dans sa carrière, jusqu’à sa tardive nomination.

Mais si sa carrière est terminée, la danse, elle, ne l’est pas. Une tournée officielle avec l’Opéra de Paris pour danser la Dame aux Camélias au Japon l’attend, ainsi que vingt galas dans le monde, quatre à cinq stages en tant que professeur de danse, Isabelle Ciaravola a presque plus de travail qu’en une saison, mais elle est libre, elle fait ce qu’elle a envie de faire, aller vers de nouvelles aventures peut être, se lancer dans de nouveaux répertoires. Qui sait…

Distribution : Tatiana (Isabelle Ciaravola, étoile), Eugène Onéguine (Hervé Moreau, étoile), Lenski (Mathias Heymann, étoile), Olga (Charline Giezendanner, sujet), Le Prince Grémine (Karl Paquette, étoile).

ANTONIN POUS

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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