galerie Pour le végétarisme

 « Il est toujours possible de réveiller quelqu’un qui dort, mais aucun vacarme ne réveillera quelqu’un qui fait mine de dormir »*.vegetarisme_g

 

Version complète et enrichie de la version papier.

Erratum de la version papier : Peter Singer n’est pas Paul Singer, et « l’imago kantien » est plutôt cartésien, Descartes le premier parle de « l’animal machine ».

 

Lorsque nous parlons de végétarisme, nous ne parlons pas seulement du fait de ne pas manger de viande. De même, ne pas manger de productions animales, c’est-à-dire de la viande, mais aussi œufs, miel, lait… Ne se résume pas à un régime alimentaire particulier.

Peut-être que la comparaison à faire, pour comprendre l’ampleur que prend un choix d’alimentation, serait celle de régimes alimentaires religieux. Je ne mange pas de porc non parce que je ne mange pas de porc, mais il existe bien toute une symbolique autour de cette façon de s’alimenter. L’alimentation, au-delà du fait de se sustenter, représente bien plus. S’alimenter est à la base de la vie, à la base de la pensée aussi, comme nous le rappelle Onfray dans Le Ventre des Philosophes. La façon de s’alimenter en dit beaucoup sur notre façon de penser, et réciproquement.  « Nous sommes ce que nous mangeons », dirait à ce propos Feuerbach.

Des études récentes, liées à la nouvelle discipline de la nutrigénomique montrent de même que notre façon de nous alimenter à une grande influence sur l’expression ou non de certains de nos gênes, sur notre santé, notre espérance de vie. *2

Tout cela, nous le savons plus ou moins ; nous savons  qu’une alimentation équilibrée est préférable à une alimentation où sont surreprésentés les graisses saturées et les sucres rapides et raffinés, on nous a inculqué dès notre enfance que tout excès est néfaste. Pourtant, aujourd’hui, notre réflexion sur notre alimentation est rare. Tout au plus, nous mangeons équilibré. En tant qu’étudiants, ce simple défi paraît déjà une épreuve insurmontable, car pris dans nos activités, nos emplois du temps, nos contraintes budgétaires, la tentation de plats prêts et bon marché n’est plus une tentation mais un réflexe de survie. Nous avons tant de choses auxquelles penser, de domaines qui demandent de l’attention… Alors la cuisine, ce qui se passe dans notre corps, non. Le sport à la rigueur, oui, mon alimentation… Eh bien je fais du sport, alors je peux bien manger ce que je veux non ?

Je viens pourtant de montrer à quel point l’alimentation est centrale, au point de vue de notre santé, mais aussi symboliquement, dans notre culture. La façon de se nourrir d’un individu, d’un peuple, est grandement utile pour déterminer un certain nombre de critères identitaires. Alors qu’en Indonésie, nous mangeons à l’abri du regard des autres et vite, en France, un repas traditionnel est long, démonstratif. Nous présentons les plats à l’assemblée avant de les servir, ou bien nous  faisons au moins un effort de présentation. Manger seul est peu fréquent, car c’est un moment de socialisation. En France, l’alimentation se montre. Lorsque les habitudes alimentaires changent, c’est que la société elle-même est en train de changer.

Alors pour revenir au végétarisme, en quoi est-ce aujourd’hui – et pour longtemps encore- quelque chose qui, à défaut d’être suivi à tout prix par toute la population, doit au moins être encouragé et surtout défendu ? Le végétarisme fait en fait partie de ce processus de prise de conscience du monde mais aussi de nous-mêmes, de nos actions. Affirmer que nous avons un régime alimentaire spécial, c’est avant tout affirmer que nous avons conscience de nos actions, que nous réfléchissons à la façon dont nous nous maintenons en vie, en quelque sorte.

Les arguments classiques en faveur du végétarisme, que je me permets de reprendre ici, sont d’autres natures mais participent au même processus de conscientisation de nos actions quotidiennes.

 C’est d’abord un argument éthique. Nous ne pouvons pas ignorer le traitement qui est fait aux animaux dans l’élevage industriel (voir à ce propos l’ouvrage de Jonathan Safran Foer). Le seul problème que rencontre cet argument est lorsque nous parlons de vision des animaux. Les animaux ressentent-ils la souffrance ? Le philosophe Peter Singer en est convaincu, et c’est fort de cette idée qu’il est à l’origine du mouvement des droits des animaux *3. En effet, dès l’instant où cette idée nous apparaît, où nous nous défaisons de l’imago de l’animal machine, alors nous ne pouvons plus faire comme si nous ignorions que ce qu’il y a dans notre assiette est le résultat d’une souffrance supérieure au bien que le manger nous apporte. Ceci est un simple calcul coût-prix. Et comme ce calcul est perdant, nous ne faisons pas l’action qui fait plus perdre que gagner. Mais si nous restons persuadés que les animaux sont des êtres dénués de conscience, si nous les assimilons aux végétaux et minéraux, alors il est certain que nous ne pouvons parler de la même chose, que la question de manger de la viande n’a pas lieu d’être.  Mais cette dernière position est difficile à tenir, si l’on veut être honnête.

D’autres arguments entrent en jeu. Celui de la santé, par exemple. Mais cet argument, après le premier, n’est qu’un appui supplémentaire, un autre gage, subsidiaire. Car il est vrai que notre organisme peut se passer de viande, d’un point de vue apports nutritionnels. Les protéines végétales sont présentes dans de nombreux aliments, tels que les amandes, les mélanges féculents légumineuses, le soja… Il est possible de se passer de viande. De même, les défenseurs du végétarisme brandissent des dizaines d’études*4 montrant que les végétariens ont une espérance de vie supérieure à celle des « omnivores carnassiers ». Leur alimentation étant moins riche, ils sont moins souvent en surpoids, développent moins de diabète, moins certains cancers… Mais cela est surtout dû à notre première remarque, les végétariens ne font pas que ne pas manger de la viande, car cette démarche dénote une forte conscientisation du monde et alors du mode de vie que l’on adopte dans celui-ci. Une vie plus saine donc.

Dans ce même registre de la santé, nous pouvons craindre pour la santé humaine quant à l’absorption d’antibiotiques qui sont systématiquement administrés à des animaux nécessairement malades de par leurs conditions d’élevage, ou bien non-porteurs de pathologie et traités « préventivement », et ce de manière illégale.

Un des derniers grands arguments, que nous ne pouvons ignorer est celui de l’impact écologique. Produire de la viande, c’est nourrir une masse énorme de bêtes, les gaver de céréales. Souvent des OGM. Des céréales qui consomment de l’eau, du soja riche en protéines que l’on ne retrouve dans la composition de protéines animales qu’à 10%. C’est de plus, avec le lisier, mais aussi par les rejets des animaux, une source de gaz à effet de serre considérable, si ce n’est la première.*5

Enfin, si nous allons au bout de la chaîne, il y a un véritable poids social. La production de viande représente un véritable paradoxe, car elle produit en richesse ce qu’elle produit en pauvreté. Alors que dans les pays émergents, manger de la viande (au péril de sa santé) représente une preuve de réussite sociale et de richesse, à l’autre bout de la chaîne se trouvent d’un côté les agriculteurs d’Amérique latine qui sont dépossédés de leurs terres et subissent les pesticides toxiques qui s’épandent sur les cultures intensives de céréales nécessaires pour nourrir les élevages eux aussi intensifs. Et puis il y a les petits producteurs de viande, qui face aux productions intensives ne peuvent survivre, mais cela serait encore « acceptable » : c’est une loi du marché. Mais plus grave, il y a les pays qui ne reçoivent pas de subventions, les pays africains notamment, qui importent de la viande européenne ou américaine subventionnée, à un prix dérisoire par rapport à la production locale. Or dans des pays où le secteur primaire est encore le secteur dominant, nous pouvons deviner les effets désastreux de cette concurrence déloyale, cette politique des surplus.

La vraie question est alors celle-ci, pour les végétariens : pourquoi manger de la viande ? Les seules réponses données sont celle du confort : c’est bon. Celle de la tradition : c’est dans la gastronomie de nos ancêtres. Celle de l’économie : la filière de la viande emploie beaucoup de personnes.
Mais voilà comment nous pouvons raisonner a contrario. Nous ne voulons plus de l’égoïsme et du confort qui courent à l’épuisement des ressources, font de nous des hommes qui ne savons plus éprouver d’empathie, qui ne savons plus distinguer le raisonnable du non-raisonnable. Est-il raisonnable de continuer à manger de la viande, dès l’instant où le stade de l’ignorance a été dépassé ?

Il faut alors respecter les végétariens, qui bien que conscients que leur geste isolé ne change pas la face de la société, ne veulent plus s’inscrire dans un schéma qui leur semble injuste, mauvais. Et d’autre part, il serait certainement profitable à tous d’avoir au moins une réflexion sur son alimentation, ce qui représente un point de départ pour réfléchir à la société dans son ensemble.

Isaure Magnien

* Faut-il manger les animaux ? Jonathan Safran Foer, 2009.

 *2 Voir à ce propos l’ouvrage de Walter Wahli, La nutrigénomique dans votre assiette aux éditions De Boeck, 2011.

*Animal Liberation: A New Ethics for our Treatment of Animals. Peter Singer, 1975.

Les Animaux aussi ont des droit.  Peter Singer, Boris Cyrulnik, Elisabeth (de) Fontenay, 2013.

*4 Entre autres : http://extremelongevity.net/wp-content/uploads/vegans.pdf

*5 http://www.planetoscope.com/agriculture-alimentation/elevage-viande

Pour aller –encore- plus loin :

http://www.youtube.com/watch?v=OMTsnqDJ_dA

http://www.youtube.com/watch?v=IrNCizSmNqI

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