La Trahison de Judas

Nouvelle rédigée par l’association Sciences Plumes…

EPISODE I.

« Il fait beau aujourd’hui, n’est-ce pas ? »

L’homme se retourna dans ma direction, l’air surpris. Il avait des yeux sombres, qui éclairaient d’une lueur calme son visage émacié. Je reculais brutalement en découvrant les cicatrices sur ses joues, et les bleus qui teintaient sa tempe gauche d’une traînée douloureuse. L’espace d’un instant, je me demandais s’il ne s’agissait pas d’un malfrat. Je me pris à pester contre cette insatiable philanthropie qui me poussait à aborder des gens dans la rue.

Le moindre mouvement de sa part m’aurait décidé à fuir. Mais l’homme ne semblait pas belliqueux. Il sourit en acquiesçant d’un mouvement de tête, sans que cela ne semblât lui causer de douleur, et n’émit pas le moindre mouvement dans ma direction. Cela me rassura quelque peu. Le parc était calme. Le soleil ondulait sur l’eau claire du lac, à peine troublée par la rumeur des voix des quelques promeneurs.

Les mains posées sur le garde-fou en métal qui entravait le passage vers le lac, l’inconnu observait à présent le paysage d’un air rêveur. J’observais avec appréhension ses joues salies de poussière, et considérais, interloqué, ses oripeaux. L’homme était vêtu d’une toge blanche informe et tâchée. Je frissonnais : comment avais-je pu ne pas remarquer que je m’adressais à un clochard ? Je déglutis et reculais, manquant de rentrer dans Sherlock qui, debout derrière moi, m’avait rejoint en quelques pas.

Il salua l’homme, qui tourna son regard vers lui. Ses yeux caressants croisèrent ceux de mon colocataire. Il parla. « Bonjour. » Sa voix était douce mais rêche, comme venue d’un vieux disque. Une voix d’outre-tombe. Sherlock lui adressa un sourire de convenance.
« Qu’est-il arrivé à vos poignets ? J’eus un hoquet de surprise en découvrant des blessures récentes et très profondes sur ses poignets. De toute évidence, l’homme avait été maltraité, voire torturé. L’inconnu baissa les yeux et son visage s’assombrit.
-Ca n’a pas d’importance. Répondit-il brièvement. Il salua, puis tourna les talons.
-Nous l’avons fait fuir, notai-je.
-Allons John, ne me dis pas que tu n’es pas soulagé de le voir partir, persifla Sherlock. Soulagé, je l’étais, fût-ce pour m’entendre raillé. Je toussais pour me donner une contenance, et fis mine de chercher quelque chose dans ma sacoche. Lorsque je relevais les yeux, je surpris Sherlock suivant du regard l’homme qui s’éloignait. Je ne connaissais que trop bien ce regard vif, inquisiteur.
-Ce n’était pas un clochard, affirma-t-il soudain.
Je haussais les sourcils, désabusé. Et voilà qu’il recommençait. Je jetai un coup d’œil méfiant à la silhouette de l’inconnu qui décampait. Je n’avais aucune envie de me mêler des altercations entre vagabonds.
-Nous devrions alerter les services sociaux, bougonnais-je.
-Ils s’en rendront compte bien assez tôt, répondit Sherlock, l’œil amusé.
Comme toujours lorsque je parlais avec Sherlock, je ne comprenais pas tout. A ma grande stupeur, Sherlock lui emboîta le pas.
-Sherlock ! M’écriais-je indigné, en trottinant pour le rattraper. A présent, mon colocataire souriait franchement. Je le sentais excité. Il fixait la silhouette opaline de l’homme, marchant d’un pas léger.
-Ce n’est pas un clochard, marmonna-t-il.
-Qui est-il dans ce cas ? Répartis-je, la voix nerveuse.
La réponse me laissa sans voix.
-C’est un ressuscité. »

EPISODE II.

« Je voulais te remercier, mon ami. »
Le ressuscité murmurait sous le porche d’une maison peint à la chaux. Mon air renfrogné laissait indifférent Sherlock et son regard d’épervier m’aurait foudroyé si j’avais osé l’entraîner loin d’ici. Appuyé contre l’angle du mur, il notait fébrilement sur son calepin.
« Avez-vous vu votre Père ? Était-ce douloureux ?
– Je ne suis pas revenu pour cela. Ma mission n’est pas tout à fait terminée ici-bas. »
Sherlock fronça les sourcils. Mais son regard était fier de sa trouvaille.
« Allons-nous en ! Ils me font peur.
– C’est élémentaire, mon cher Watson. Ces deux hommes sont de connivence.
– Jusque-là, cela semble évident, répondis-je, d’un air blasé.
– Il l’a aidé à mourir. »
Je le regardai et il me fit un clin d’œil. Je déteste lorsqu’il est comme ça. J’avais l’impression d’être perdu dans un vieux film d’horreur. Nous n’aurions pas dû les suivre. Cette affaire ne m’intéressait pas du tout.
« Je dois vous réunir une dernière fois » dit le ressuscité avant de quitter l’homme barbu qu’il venait de rejoindre.
J’attrapai le bras de Sherlock pour l’entraîner dans la ruelle à l’arrière de la maison, mais comme d’habitude, il me devança. Ses grands pas battaient le pavé et je sentais l’excitation qui l’envahissait. Inquiet, je regardais les badauds que nous croisions.
« Où allons-nous ? Sherlock, je ne vous suivrai plus à l’avenir !
– Je parierais le contraire si vous saviez ce que j’ai découvert !
– Nom de Dieu…
– Oui, il est question de Dieu, en effet. »
Je m’arrêtai devant une boulangerie conviviale que nous venions de dépasser après avoir débouché sur une plus grande allée.
« Mon cher Watson, votre ignorance n’a pas d’égale. Notre ressuscité a été crucifié ! Son ami l’y a aidé !
– Cela n’a pas de sens.
– Ses poignets et ses chevilles sont troués, Watson !
– Je confirme, je ne vous suivrai plus, c’est un illuminé ! »
Sherlock me répondit par un gloussement avant de me prendre le bras sans ménagement. Nous nous précipitâmes dans la boulangerie.
« Bonjour, madame, je sens une tension particulière dans cette ville. Puis-je en connaître la raison ? »
J’ouvris de grands yeux. Quel culot ! Je tentai de faire demi-tour, mais il me murmura avec force inflexion de rester. Je m’immobilisai, devant la boulangère, la pâte enfarinée à la main.
« Notre Sauveur n’est plus dans sa tombe. »
Statique, Sherlock s’illumina. Je levai les yeux au ciel.
« Merci, madame, » lançai-je en poussant mon colocataire vers la sortie.
Je le secouai pour le faire parler.
« C’est élémentaire…
– … Mon cher Watson, je sais ! rouspétai-je, agacé.
– C’est Jésus ! »
Là, je ris.
« Vous voulez un peu de mon vin chaud ? Votre tête vous fait mal ?
– Ses poignets sont troués, le village l’appelle son Sauveur et lui-même a mentionné qu’il avait une mission ici-bas.
– Elémentaire, soupirai-je.
– Il faut retrouver son ami. »
Un cri retentit. Une femme aux longs cheveux roux se tordait de douleur devant un arbre au loin. Sherlock se mit à courir pour rejoindre la malheureuse. J’écarquillai les yeux, stupéfait :
« Je vous présente son ami » dit-il sur un ton cynique.
Celui-ci avait la tête qui pendait au bout d’une corde.
« Pauvre Judas. »
J’ouvris de grands yeux.

EPISODE III.

Je préférai rester silencieux, tant ma surprise était telle. Je pense que j’aurais pu rire plus tard de l’expression tétanisée qui teintait mon visage, mais l’heure n’était pas à la plaisanterie, devant un tel spectacle d’horreur. Sherlock, pourtant, semblait quelque peu heureux. Écarquillant les yeux, je me fis discret en entraînant mon compagnon hors de la cohue de la foule paniquée. A l’abri, j’attendis l’illumination qui n’allait pas tarder à éclairer les yeux de Sherlock, comme quand il est sur une nouvelle piste ardente. Sherlock cligna, soupira, sourit.
« John, je tiens le fil. Je tiens enfin le fil !
– La corde, vous voulez dire. »
Il me lança un regard outré.
« Navré, répondis-je.
– Ce n’est pas une simple affaire.
– C’est ça votre illumination ? A la bonne heure ! » rouspétai-je.
Je m’appuyai sur le muret d’un pré aux vaches.
« C’est campagnard, ici…
– Watson, concentrez-vous. Qu’est-ce que vous entendez ?
– Des meuglements.
– Non. La foule… Que dit-elle ? »
Je me concentrai, un peu sceptique. Des murmures entonnaient des « Oh mon Dieu », « Oh, le pauvre homme », « Bien fait pour lui », ou encore « Voilà une bonne chose de fait ». J’admis que tous voyaient Judas comme un traître. Je m’apprêtais à répondre à Sherlock, quand j’entendis le nom scandé par l’essaim noir de la foule.
« Ils parlent de Jésus !
– C’est une idée reçue !
– Ce n’est pas lui ? Pourtant, cela semble évident. Judas l’a dénoncé…
– L’évidence n’est pas toujours la vérité.
– Cela m’avance beaucoup, » ironisai-je.
Sherlock sortit sa grosse loupe.
« Quel cliché ! » murmurai-je.
Il s’éloigna de moi à grands pas. Paniqué, je préférai le suivre. On ne sait jamais quelle bêtise il pourrait encore faire. J’allais rouspéter en le voyant toucher la corde tendue du cadavre, mais la foule restait silencieuse devant l’habilité de l’enquêteur.
« Il y a trop de témoins.
– Voyons, Watson. La scène du crime est restreinte.
– Certes. Un arbre…
– Regardez le nœud !
– Et alors ?
– Ce n’est pas un nœud coulant !
– Et alors !
– Alors, avec ces boucles, on peut savoir quel homme l’a fait !
– Parfois, vous me fatiguez.
– Un gaucher ! Le nœud qu’il a fait en dernier, est un nœud de lacet ! Et la corde passe du côté droit entre les deux nœuds, contrairement à un nœud de droitier !
– Et Jésus est gaucher ?
– Vous aussi, vous me fatiguez ! Judas était gaucher, Jésus droitier.
– Judas se serait suicidé ? »
Sherlock m’entraîna loin de la foule.
« Je vous explique. Ce matin, Jésus, à présent ressuscité, a remercié Judas. Pourquoi ? Parce que celui-ci l’a aidé à accomplir sa mission sur terre en le dénonçant. Mais, Judas a tout sacrifié pour Jésus, et celui-ci lui demande après bons et loyaux services de le dénoncer. Il est devenu le traître du village, le souffre-douleur de toute une société dont il avait toujours été proche, et ce, à cause de Jésus. Pour tout le monde, c’est celui qui a trahi le Sauveur, l’envoyé de Dieu.
– C’est une mascarade !
– La vie est une mascarade, mon cher Watson ! Jésus, le Sauveur ? Et pourtant son cher ami, Judas s’est sacrifié pour lui. »

FIN

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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