Raison d’Etat, fin de la démocratie ?

Le concept de Raison d’Etat, fossoyeur de la démocratie ?

Le concept de raison d’Etat est aujourd’hui souvent évoqué comme « un mal nécessaire ». Agir au nom de cette notion, c’est-à-dire renoncer à toute morale pour l’intérêt général, serait faire preuve de courage. En somme, ceux qui commettraient les pires atrocités et rejetteraient tout droit et toute morale, dans le but officiel de permettre à l’Etat de survivre et de défendre l’intérêt général, seraient des héros. Ils auraient ainsi le courage de voir les choses telles qu’elles sont, contrairement à tous ces idéalistes et utopistes qui seraient totalement déconnectés de la réalité, trop lâches pour oser l’affronter ou trop peu intelligents pour en comprendre les cruels rouages.

Néanmoins, si beaucoup se résignent et acceptent ce concept au nom d’un prétendu réalisme, la raison d’Etat reste aussi l’objet de nombreuses critiques. Mais comment définir la raison d’Etat, concept si abondamment présent dans la vaste littérature de la philosophie politique ? Ne s’oppose-t-elle pas dans son essence même à l’Etat de droit et donc à la démocratie ? Au lieu de faire survivre un régime démocratique, la raison d’Etat ne lui donne-t-elle pas au contraire le coup de grâce ?

La raison d’Etat peut être brièvement définie de la façon suivante[1]. C’est le fait d’agir par nécessité et dans l’urgence, sans respecter le droit ni la morale, pour la survie de l’Etat et l’intérêt général. Ainsi, l’intérêt général prime et l’intérêt particulier peut être violé en son nom.

Dans son essence même, la raison d’Etat s’oppose donc à l’Etat de droit, lequel ne permet en aucun cas à l’Etat d’enfreindre le droit. Elle se heurte également à la démocratie dont l’un des piliers est l’isonomie, qui ne tolère donc aucune différence de traitement face à la loi censée être la même pour tous.

Notre démocratie repose sur de nombreux principes, dont le respect des droits de l’homme, déclarés « droits inaliénables et sacrés », puisque la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen fait partie du bloc de constitutionnalité. Pour survivre, l’Etat doit conserver son identité qui s’est construite à partir des principes sur lesquels il s’est bâti. Cependant, ce sont précisément ces principes que défie, viole et détruit la raison d’Etat. Comment prétendre vouloir stabiliser un édifice en sapant ses fondations ? Ainsi, en cas de crise, faire usage de la raison d’Etat, ne guérira pas la démocratie, mais bien au contraire, accélèrera sa perte. Bien loin d’être le remède tant vanté, elle est en fait le poison administré à dose létale.

Dans Du contrat social, Rousseau écrit que « le problème fondamental dont le contrat social donne la solution » est de « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé ». Le philosophe se pose aussi la question suivante : « la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire, et sans négliger les soins qu’il se doit ? ».

Rousseau répond à ces différents problèmes grâce à la création de la volonté générale à partir de l’adoption d’un contrat social. Ce dernier reconnaît à tous les hommes des droits naturels et à tous les citoyens des droits politiques. Il ajoute que « le corps politique » ne tire sa légitimité « que de la sainteté du contrat », et que « violer l’acte par lequel il existe serait s’anéantir ». Ainsi, lorsque « le corps politique » ne respecte pas le contrat social en bafouant les droits et la liberté de ceux qu’il gouverne, il se détruit lui-même puisqu’il perd toute légitimité et toute raison d’être.

Il est donc compréhensible de s’interroger sur la place de la raison d’Etat dans un régime démocratique…

David Rémy.


[1] Pour une définition complète de la raison d’Etat,  voir l’article Raison d’Etat d’Yves Charles Zarka dans l’ouvrage : Philippe Raynaud et Stéphane Rials (dir.), Dictionnaire de politique, Paris, PUF, 1996.

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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