Le Goût des Mots

«Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances ?» Marcel Proust.

Traiter d’œuvres, de littérature, d’auteurs ; parler de la puissance des mots, de la force des phrases, sans parler une seule seconde du modeste plaisir d’ouvrir un livre, quel qu’il soit, du bonheur simple et pourtant intangible de sentir les pages se froisser sous nos doigts impatients et gourds, sans jamais évoquer la douceur de l’odeur singulière propre à chaque livre… Ce serait comme dévorer un gâteau sans prendre le temps de s’arrêter sur sa saveur. Que le livre soit une friandise dégustée du bout des lèvres comme après un repas copieux, que nous l’avalions au contraire goulument comme guidés par un besoin vital ; il n’en demeure pas moins que chaque grande œuvre qui aura marqué notre vie laisse un goût indélébile sur notre palais et des souvenirs intarissables dans notre mémoire.
La lecture nous propose le bonheur accessible d’une parenthèse, elle nous plonge dans un espace-temps qui n’appartient qu’à nous et qui pourtant n’est pas le nôtre. La lecture offre ce «temps dans le temps» si bien décrit par Muriel Barbery dans l’Elégance du hérisson ; ce temps précieux où tout s’arrête, où seul compte l’instant présent, où la dureté du monde extérieur n’est plus notre réalité. «Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances ?» écrivait Marcel Proust. Qui ne se rappelle de ces vacances passées à lire, ces vacances où le temps passe autour de nous, où le monde s’agite et où nous ne profitons de rien, trop absorbés à lire ce qui régit pour un temps notre vie ? Le seul retentissement de la sonnerie du téléphone nous agace, nous dévisageons le premier qui s’amuserait à venir nous sortir de notre fiction, mais nous demeurons malgré tout impassibles et imperturbables. Les autres, ce qui n’ont pas ouvert l’Œuvre, la seule, l’unique, nous considèrent comme absents, morts dans cette réalité concrète ;  nous n’avons pourtant jamais été aussi vivants. Nous nous souviendrons alors plus tard que ces vacances-là avaient le goût des mots, le sens des phrases, et ce seront précisément ces vacances qui nous apparaîtront comme étant les plus belles. Car nous y avons tant voyagé, tant appris ; que plus aucune autre réalité n’égalera la fiction de nos découvertes et de nos émotions. Le souvenir demeurera à jamais intact, impérissable, et changera la vision de notre monde. Ce monde sera alors si fade et si faux, que nous nous jetterons à nouveau à corps perdu dans les méandres d’une nouvelle œuvre, à la première occasion venue.
Rien n’est plus vrai et plus puissant que la lecture d’un bon livre et le vrai voyage de notre vie commence sur le quai du premier mot, pour se terminer à jamais à la lecture du dernier.

Lilas Bass

Pour appréhender le plaisir de la lecture : «Les mots», de Jean-Paul Sartre et «Sur la lecture» de Marcel Proust.

Publicités

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s